ABEL De La Rue

En l'année 1582, Abel de Larue, surnommé le Casseur, savetier, domicilié à Coulommiers, comparut devant Nicolas Quatre-Sols, lieutenant civil et criminel au bailliage de Coulommiers, comme prévenu d'avoir noué l'aiguillette le jour du mariage de Jean Moureau avec Phare Fleuriot.

Après quelques hésitations, il finit par en convenir; il avoua qu'ayant été mis par sa mère au couvent des Cordeliers de Meaux, il s'était fâché furieusement contre Caillet, maître des novices, qui l'avait battu, et que, pendant qu'il songeait à se venger, un barbet noir lui avait apparu, et lui avait promis de ne lui faire aucun mal, pourvu qu'il se donnât à lui; que ce chien noir, qui était un démon, le conduisit dans une chambre du couvent appelée la Librairie, et qu'il disparut après lui avoir dit qu'il l'aiderait toujours.

Il avoua encore, dans l'interrogatoire, que, six à sept semaines après, un grimoire s'était présenté à lui, dans la sacristie du couvent; qu'il l'avait ouvert, et qu'à peine en avait-il lu quelques lignes, qu'un grand homme, blême de visage, d'un effroyable aspect, le corps sale et l'haleine puante, de moyenne stature, vêtu d'une longue robe noire à l'italienne, et ayant devant l'estomac et les deux genoux comme des visages d'hommes, de pareille couleur que les autres, avec des pieds de vache, lui avait demandé ce qu'il faisait, et qui lui avait conseillé de l'appeler. A quoi Abel fit réponse qu'il avait ouvert le grimoire de son propre mouvement; qu'alors le diable l'enleva et le transporta sur le palais de justice de Meaux; qu'il lui dit de ne rien craindre; qu'il s'appelait maître Rigoux; que lui, Abel de Larue, lui témoigna le désir de fuir du couvent; et que, pour lors, le diable le reporta dans la sacristie.

« A mon arrivée, dit-il, Pierre Berson, docteur en théologie, et Caillet, me reprirent aigrement d'avoir lu dans le grimoire, et me menacèrent du fouet. Tous les religieux descendirent à la chapelle, et chantèrent un Salve. On me fit coucher entre deux novices. Le lendemain, comme je descendais pour aller à l'église, maître Rigoux m'apparut et me donna rendez-vous sous un arbre qui est près de Vaulxcourtois, sur le chemin de Meaux à Coulommiers.

«  Je repris les habits que j'avais à mon entrée dans le couvent, et j'en sortis par une petite porte de l'écurie. Rigoux m'atten­dait; il me mena chez maître Pierre, berger de Vaulxcourtois. Maître Pierre me reçut fort bien; j'allais conduire les troupeaux avec lui. Deux mois après, ce berger me promit de me mener à l'assemblée, parce qu'il n'avait plus de poudre. L'assemblée devait se tenir dans trois jours, et nous étions dans l'avent de Noël 1575. Maître Pierre envoya sa femme coucher dehors, et me fit mettre au lit à sept heures du soir; je ne dormis guère. Il avait mis au coin du feu un balai de genet, long et sans manche.

Vers les onze heures du soir, j'entendis un grand bruit; maître Pierre me dit qu'il fallait partir : il prit de la graisse, s'en frotta les aisselles et me mit sur le balai. Maître Rigoux enleva mon maître par la cheminée, je le tenais au milieu du corps. La nuit était obscure, mais un flambeau nous précédait : je vis dans cette course aérienne l'abbaye de Rebets. Nous descendîmes dans un lieu herbu, où nous trouvâmes une grande assemblée; j'y reconnus plusieurs personnes, et notamment une sorcière qui avait été pendue à Lagny.

Le diable ordonna, par la bouche d'un vieillard, de nettoyer la place. Maître Rigoux se transforma en un grand bouc noir, lequel commença à gronder, et à tourner autour de l'assemblée. qui se mit aussitôt à danser à revers, le visage dehors et le cul tourné vers le bouc... »

Alors le bailli demanda au prévenu si on ne chantait point; Abel de Larue répondit que non; mais qu'après la danse qui dura deux heures, on avait adoré le bouc et qu'ensuite, « il vit que » le bouc courba ses deux pieds de devant, et leva son cul en » haut, et alors que certaines menues graines, grosses comme » têtes d'épingles, qui se convertissaient en poudres fort puantes, » sentant le soufre et la poudre à canon, étaient tombées sur » plusieurs drapeaux, et que le plus vieux de ladite assemblée » avait commencé à marcher à genoux, du lieu où il était, et » s'était incliné vers le diable, et avait icelui baisé en la partie » honteuse de son corps; et que, cela fait, ledit vieil homme recueillit son drapeau, qui contenait des poudres et des «  graines. »

Abel de Larue avoua encore que chaque personne de l'assem­blée avait fait de même, et qu'à son tour il s'était approché du bouc, qui lui avait demandé ce qu'il voulait de lui; qu'il avait répondu qu'il voulait savoir nouer l'aiguillette à ses ennemis; que le diable lui avait indiqué maître Pierre comme pouvant lui enseigner cette science, et qu'il l'avait apprise; que, depuis, le diable avait voulu le noyer, lorsqu'il allait à Saint-Loup, près Provins, en pèlerinage, et qu'il avait tout fait en connaissance de cause; qu'il s'en repentait, et criait merci à Dieu, au roi, à monseigneur et à justice.

Sur les conclusions du procureur fiscal, Larue fut condamné à être brûlé vif, le vendredi 6 juillet 1582. Il en appela au par­lement de Paris, qui rejeta le pourvoi. L'arrêt porte qu'Abel de Larue a noué l'aiguillette à plusieurs personnes, lors de la réception du sacrement de mariage; qu'il a prêté consentement au diable, communiqué plusieurs fois avec lui, assisté aux assem­blées nocturnes et illicites; que, pour réparation de ces crimes, la cour condamne l'appelant à être pendu et étranglé à une potence qui sera dressée sur le marché de Coulommiers; et qu'elle renvoie Abel de Larue au bailli pour faire exécuter le jugement, et brûler le corps du sorcier après sa mort. Cet arrêt du 20 juillet 1582 fut exécuté le 23 par le maître des hautes oeuvres de la ville de Maux, au marché de Coulommiers.