AYMAR Jacques

Paysan né à Saint-Véran, en Dauphiné, le 8 de septembre 1662, entre minuit et une heure. De maçon qu'il était il se rendit célèbre par l'usage de la baguette divinatoire. Quelques-uns ont attribué son rare talent à l'époque précise de sa naissance; car son frère, né dans le même mois, deux ans plus tard, ne pou­vait rien faire avec la baguette.

Jusqu'alors, on n'avait employé la baguette qu'à la recherche des métaux propres à l'alchimie. Mais à l'aide de la sienne, Jacques Aymar fit des merveilles. Il prétendait découvrir les eaux souterraines, les bornes déplacées, les maléfices, les voleurs et les assassins. Le bruit de ses talens s'étant répandu, il fut appelé à Lyon en 1692, pour dévoiler un mytère qui embar­rassait la justice. Le 5 juillet de cette même année, sur les dix heures du soir, un marchand de vin et sa femme avaient été égorgés à Lyon, enterrés dans leur cave, et tout leur argent avait été volé. Cela s'était fait si adroitement qu'on ne soup­çonnait pas même les auteurs du crime. Un voisin fit venir Jacques Aymar. Le lieutenant criminel et le procureur du roi le conduisirent dans la cave. Il parut très-ému en y entrant; son pouls s'éleva comme dans une grosse fièvre; et sa baguette, qu'il tenait à la main, tourna rapidement dans les deux endroits où l'on avait trouvé les cadavres du mari et de la femme. Après quoi, guidé par sa baguette ou par un sentiment intérieur, il suivit les rues où les assassins avaient passé, entra dans la cour de l'archevêché, sortit de la ville par le pont du Rhône, et prit à main droite le long de ce fleuve.

Il fut éclairci du nombre des assassins, en arrivant à la maison d'un jardinier où il soutint opiniâtrement qu'ils étaient trois; qu'ils avaient entouré une table et vidé une bouteille sur laquelle la baguette tournait. Ces circonstances furent confirmées par l'aveu de deux enfans de neuf à dix ans, qui déclarèrent qu'en effet trois hommes de mauvaise mine étaient entrés à la mai-son, et avaient vidé la bouteille désignée par le paysan. On continua de poursuivre les meurtriers avec plus de confiance. La trace de leurs pas, indiquée sur le sable par la baguette, montra qu'ils s'étaient embarqués. Aymar les suivit par eau, s'arrêtant à tous les endroits où les scélérats avaient pris terre, reconnaissant les lits où ils avaient couché, les tables où ils s'étaient assis, et les vases où ils avaient bu.

Après avoir long-temps étonné ses guides, il s'arrêta enfin devant la prison de Beaucaire, et assura qu'il y avait là un des crimi­nels. Parmi les prisonniers qu'on amena, un bossu qu'on venait d'enfermer ce jour même pour un petit larcin commis à la foire fut celui que la baguette désigna. On conduisit ce bossu dar tous les lieux qu'Aymar avait visités : partout il fut reconnu.

En arrivant à Bagnols, il finit par avouer que deux Provençaux l'avaient engagé, comme leur valet, à tremper dans ce crime; qu'il n'y avait pris aucune part; que ses deux bourgeois avaient fait le meurtre et le vol, et lui avaient donné six écu et demi.

Ce qui sembla plus étonnant encore, c'est que Jacques Aymé ne pouvait se trouver auprès du bossu sans éprouver de grand maux de coeur, et qu'il ne passait pas sur un lieu où il senta qu'un meurtre avait été commis, sans se sentir l'envie de vomir. Comme toutes les révélations du bossu confirmaient les découvertes d'Aymar, les uns admiraient son étoile, et criaient a prodige, tandis que d'autres publiaient qu'il était sorcier. Cependant on ne put trouver les deux assassins, et le bossu fut rompu vif. Dès lors plusieurs personnes furent douées du talent de Jacques Aymar; talent ignoré jusqu'à lui. Des femmes mêmes firent tourner la baguette. Elles avaient des convultions et des maux de coeur en passant sur un endroit où un meurtre avait été commis, et ce mal ne se dissipait qu'avec un verre de vin.

Aymar faisait tant de prodiges, qu'on publia bientôt des livres sur sa baguette et ses opérations. M. de Vagny, procureur du roi à Grenoble, fit imprimer une relation intitulée : Histoire merveilleuse d'un maçon qui, conduit par la baguette divinatoire, a suivi un meurtrier pendant quarante-cinq heures sur terre et plus de trente sur l'eau. Ce paysan devint le sujet de tous les entretiens. Des philosophes ne virent, dans les prodiges de la baguette, qu'un effet des émanations des corpuscules d'autres les attribuèrent à Satan. Le père Lebrun fut de ce nombre, et Mallebranche fut de son avis. Le père Lebrun surtout, dans son histoire des Pratiques superstitieuses, écrivit longuement sur la baguette.

Le fils du grand Condé, frappé du bruit de tant de merveille fit venir Aymar à Paris. On avait volé à mademoiselle de Condé deux petits flambeaux d'argent. Aymar parcourut quelques rues de Paris en faisant tourner sa baguette; il s'arrêta enfin à une boutique d'un orfèvre, qui nia le vol, et se trouva très-offencé de l'accusation. Mais le lendemain on remit à l'hôtel le prix du flambeau, et quelques personnes dirent que le paysan l’avait envoyé pour se donner du crédit.

Dans de nouvelles épreuves, la baguette prit des pierres pour de l'argent; elle indiqua de l'argent dans un lieu où il n'y en avait point. En un mot, elle opéra avec si peu de succès, qu'elle perdit bientôt son renom. Dans d'autres expériences la baguette resta immobile quand il lui fallait tourner. Aymar, un peu confondu, avoua enfin qu'il n'était qu'un imposteur adroit, que la baguette n'avait aucun pouvoir, et qu'il avait cherché à gagner de l'ar­gent par ce petit charlatanisme...