BERBIGUIER

Alexis-Vincent-Charles Berbiguier de Terre-Neuve du Thym, né à Carpentras, est un auteur qui a publié en 1821 un ouvrage dont voici le titre : Les Farfadets, ou Tous les démons ne sont pas de l'autre monde, 3 vol. in-8°, ornés de huit litographies et du portrait de l'auteur, entouré d'emblèmes, surmonté de cette devise : le Fléau des farfadets, avec cette épigraphe : a Jésus Christ fut envoyé sur la terre par Dieu le père, afin de » laver le genre humain de ses péchés; j'ai lieu de croire que je » suis destiné à détruire les ennemis du Très-Haut. »

L'auteur, qui pourrait s'appeler, non le fléau, mais le Don Qui­chotte des farfadets, débute par une dédicace à tous les empereurs, rois, princes souverains des quatre parties du monde. « Réunissez vos efforts aux miens, leur dit-il, pour détruire l'influence des démons, sorciers et farfadets qui désolent les malheureux hahitans de vos états. » Il ajoute qu'il est tourmenté par le diable depuis vingt-trois ans. « Il y a déjà long-temps, dit-il ensuite, que les persécutions diaboliques des farfadets auraient eu un terme sur la terre, si quelqu'un de vos sujets avait eu le courage de vous les dévoiler. » Il annonce qu'il va tout découvrir; et alors suit une préface où on lit que les far­fadets troublent le repos public par leurs visites nocturnes, qu'ils détruisent les récoltes, suscitent les tempêtes et les orages, font agir l'influence des planètes, lancent la grêle, intervertissent l'ordre des saisons, désunissent les ménages, subornent les femmes et les filles, et procurent des morts secrètes.

M. Berbiguier dit que les farfadets se métamorphosent sous des formes humaines pour tourmenter les hommes. Dans le chapitre 2 de son livre, il nomme tous ses ennemis par leur nom, et soutient que ce sont des démons déguisés, des agens de Bel­zébuth; qu'en les appelant infâmes et coquins, ce n'est pas eux qu'il insulte, mais les diables qui se sont emparés de leurs corps, et qu'il espère bien qu'après qu'il les aura fait connaître, ils ne sauront plus où reposer leurs têtes criminelles. Il dit que Moreau, magicien et sorcier à Paris, est le représentant de Belzébuth, et que Satan et Moloch possèdent le corps de ses médecins. « On me fait passer pour fou, ajoute-t-il; mais si j'étais fou, mes ennemis ne seraient pas tourmentés comme ils le sont tous les jours par mes lardoires, mes épingles, mon soufre, mon sel, mon vinaigre et mes coeurs de boeuf'. »

Le discours préliminaire qui suit la préface contient une petite compilation intitulée : Opinion des auteurs sacrés et profanes les plus recommandables, à l'effet de prouver qu'il y a des hommes adonnés aux esprits infernaux. L'auteur cite confusé­ment le Lévitique, Apulée, Tibulle, Platina, saint Jérôme, Wie­rius ou Jean Wier, Delrio, saint Augustin, saint Thomas et M. Salgues.

Les trois volumes sont en quelque sorte les Mémoires de l'au­teur, que le diable ne quitte pas. Il établit le pouvoir des far­fadets; il conte, au chapitre 4, qu'il s'est fait dire la bonne aven­ture en 1796, par une sorcière d'Avignon, appelée la Mansotte, qui se servait pour cela du jeu de taro. « Elle y ajouta, dit-il, une cérémonie qui, sans doute, est ce qui m'a mis entre les mains des farfadets. Elles étaient deux disciples femelles de Satan: elles se procurèrent un tamis propre à passer de la farine, sur lequel on fixa une paire de ciseaux par les pointes. Un papier blanc plié était posé dans le tamis. La Mansotte et moi nous tenions chacun un anneau des ciseaux, de manière que le tamis était, par ce moyen, suspendu en l'air. Aux divers mouvemens du tamis, on me faisait des questions qui devaient servir de renseigne-mens à ceux qui voulaient me mettre en leur possession. Les sorcières demandèrent trois pots : dans l'un elles enfermèrent quelques-uns des tarots jetés sur la table, et préférablement les cartes à figures. Je les avais tirées du jeu les yeux bandés. Le second pot fut garni de sel, de poivre et d'huile; le troisième de laurier. Les trois pots, couverts, furent déposés dans une alcove, et les sorcières se retirèrent pour attendre l'effet...

«  Je rentrai chez moi à dix heures du soir; je trouvai mes trois croisées ouvertes, et j'entendis, au dessus de ma tête, un bruit extraordinaire. J'allume mon flambeau; je ne vois rien. Le bruit que j'entendais ressemblait au mugissement des bêtes féroces; il dura toute la nuit. Je souffris trois jours diverses tortures, pendant lesquels les deux sorcières préparaient leurs maléfices. Elles ne cessèrent tant que dura leur manège, de me demander de l'argent. Il fallait aussi que je fusse là pour leur donner du sirop, des rafraîchissemens et des comestibles; car leurs entrailles étaient dévorées par le feu de l'enfer. Elles eurent besoin de rubans de différentes couleurs, qu'elles ne m'ont jamais rendus.

«  Pendant huit jours que dura leur magie, je fus d'une tristesse accablante. Le quatrième jour, elles se métamorphosèrent en chats, venant sous mon lit pour me tourmenter. D'autres fois elles venaient en chiens : j'étais accablé par le miaulement des uns et l'aboiement des autres. Dieu! que ces huit jours furent longs! » M. Berbiguier, vexé cruellement, s'adressa à un tireur de cartes, qui se chargea de combattre les deux sorcières; mais il ne lui amena que de nouveaux tourments. L'auteur, désespéré, allait mal finir, quand Jésus-Christ lui apparut, comme on le voit au chapitre 7, assis dans un trône de diamants et de rubis, entouré d'étoiles, éclairé par une bobêche plate, d'où sortait une vive lumière. M. Berbiguier dit qu'il fut si content qu'il regarda ce beau spectacle pendant trois heures sans rien dire.

Le chapitre 8 contient de nouveaux miracles; le paradis est décrit dans le chapitre 9: c'est un grand bâtiment dans une plaine verte, éclairée par une multitude de flambeaux. Dans les chapitres suivants, l'auteur se fait dire encore sa bonne aven­ture, et se croit obsédé; il entend sans cesse à ses oreilles des cris de bêtes affreuses; il a des peurs et des visions. Il vient à Paris pour un procès, fait connaissance d'une nouvelle magi­cienne, qui lui tire les cartes. « Je lui demandai, dit-il, si je serais toujours malheureux; elle me répondit que non; que si je voulais, elle me guérirait des maux présents et à venir, et que je pouvais moi-même faire le remède. » « Il faut, me dit-elle, acheter une chandelle de suif chez la première marchande dont la boutique aura deux issues, et tâcher en payant de vous faire rendre deux deniers. » Elle me recommanda de sortir ensuite par la porte opposée à celle par laquelle je serais entré, et de jeter les deux deniers en l'air; ce que je fis. Je fus grandement surpris d'entendre le son de deux écus, au lieu de celui de deux deniers. L'usage qu'elle me dit de faire de la chandelle fut d'allumer d'abord mon feu, de jeter dedans du sel, d'écrire sur un papier le nom de la première personne qui m'a persé­cuté, de piquer ce papier dans tous les sens,, d'en envelopper la chandelle, en l'y fixant avec une épingle, et de la laisser brûler entièrement ainsi.

Aussitôt que j'eus tout exécuté, ayant eu la précaution de m'ar­mer d'un couteau en cas d'attaque, j'entendis un bruit effroyable dans le tuyau de ma cheminée; je m'imaginai que j'étais au pouvoir du magicien Moreau, que j'avais consulté à Paris. Je passai la nuit à alimenter le feu, en y jetant de grosses poignées de sel et de soufre, pour prolonger le supplice de mes ennemis. » M. Berbiguier fit neuf jours de suite la même opération, sans pour cela se voir débarrassé des farfadets et magiciens. Il se confessa, ce qui le soulagea un peu, comme l'atteste le cha­pitre 23; mais les tourments reviennent; il voit une nuée noire qu'il reconnaît être l'ouvrage des magiciens. Au chapitre 36, il apostrophe les farfadets; il cite ensuite plusieurs personnes qui furent très surprises de ses connaissances, et qui durent l'être en effet. Il dit cependant au chapitre 58, que les farfadets lui enlèvent quelquefois ses facultés intellectuelles, quoiqu'il se soit fait exorciser, comme il le conte dans le chapitre 61.

On voit dans le chapitre 68, que les femmes l'engagent à être galant et à oublier ses visions; sur quoi il se récrie qu'il aime mieux être livré aux farfadets qu'aux dames; et une demoiselle lui jette un sort en lui touchant les deux cuisses avec ses mains. Mais si M. Berbiguier n'aime pas les dames, il aime son écu­reuil coco; il conte qu'un jour ce pauvre coco, persécuté par les farfadets, se réfugia sous le bonnet de coton de son maître, et il espère bien qu'on dira Berbiguier et son coco, comme on dit saint Roch et son chien, d'autant plus que son coco meurt au chapitre 16 du tome 2, tué par les farfadets, parce qu'au chapitre 11, M. Berbiguier les avait empêchés de troubler la fête du roi en 1818. Aussi le 7 février suivant, il reçoit une lettre de l'antechrist, qui lui reproche amèrement le tort qu'il lui a fait en décriant les farfadets, qu'il détruit même en grand nombre avec une lardoire et un coeur de boeuf...