CAGLIOSTRO

Célèbre mage, alchimiste et guérisseur qui passe pour avoir aussi été un aventurier ; Cagliostro s'appelait en réalité Guiseppe Balsamo ; il était né à Palerme le 2 juin 1743, mais il se fit appeler tour à tour des noms de Tischio, Belmonte, Pellegrini, Danna, Foenix, selon les moments et selon les pays d'Europe où il résidait. Il ne fit son apparition en France qu'en 1781, à Strasbourg.

Auparavant, voyageant surtout en Italie, en Suisse, à Londres, il s'y rendit célèbre par les guérisons extraordinaires, les prédictions, les transmu­tations de métaux qu'il y fit et les phénomènes de télépsychie qui boulever­sèrent les différents milieux qu'il fréquenta. Les plus illustres personnages de son époque l'approchèrent et sont mêlés à sa vie, certains, pour le porter au pinacle, d'autres, pour le combattre en tant que charlatan, l'Eglise enfin pour désagréger son influence et finir par l'emprisonner.

On peut citer diverses anecdotes illustres qui permettent de découvrir Cagliostro sous les aspects les plus contrastés et qui, dans leur ensemble, dessinent un personnage assez déconcertant mais gardant l'intérêt que com­porte une vie aussi intense que toute orientée vers une forme de pensée initiatique.

En 1788, à Rovereto, on disait de lui :

Voilà l'homme étonnant dont le talent sublime De la mort, chaque jour, trompe l'avidité, Et qu'aucun intérêt n'anime,

Que celui de l'humanité.

On disait encore : pour savoir ce qu'il est, il faudrait être lui-même. Il eut à ce moment une telle action sur un prêtre, l'abbé Tartarotti, que celui-ci se jeta littéralement contre le monstre de la superstition. Il osait affirmer : « Il n'y a point de sorcières, le sabbat n'est qu'une fable, un conte de la Mère l'Oie. »

En 1781, à Bâle, alors que Lavater lui avait dressé ce questionnaire : « Sources de vos connaissances ?... — Acquises de quelle manière ?... — En quoi consistent-elles ?... », Cagliostro, haussant négligemment les épaules, ré-pondit en souriant de pitié : « In herbis, in verbis, in lapidibus. »

Le même Lavater, à Goethe qui lui demandait ce qu'il pensait de Cagliostro, répondit ceci : « Cagliostro est d'une nature tout d'une, pièce, originale, pleine de sève, mais trop souvent rebutante par sa trivialité. Ne le prenez pas pour un philosophe ! C'est plutôt un alchimiste féru d'Arcanes, un astrologue infatué à la manière de Paracelse. A cela près, peu ou point de défauts, un bloc de solidité compacte, un monument dont la masse formidable s'impose à l'attention... L'ayant vu et entendu un quart d'heure, j'admets sans discussion tous les témoignages qui jadis m'étonnaient si fort malgré les minutieux détails dont Mme Van den Recke avait pris soin de les étayer.

« Cagliostro revendique un don de seconde vue. Il prétend contempler les sept anges célestes face à face, les toucher du doigt comme ses interlo­cuteurs humains. Soit !... mais son orgueil ne l'entraîne-t-il pas en paroles fort au-delà de sa pensée ?... Cet homme si éloigné du charlatan vulgaire pêche néanmoins par un certain charlatanisme. Il se moque de moi, quand il invoque ses obligations médicales, pour éluder mes questions... Autre chose encore me déroute... Pour un enchanteur, il manque vraiment par trop d'at­tirance, de séduction physique ou sentimentale. Il n'a rien d'un enjôleur. Et néanmoins, Cagliostro dépasse le commun des hommes de cent coudées. C'est le monolithe géant à l'ombre duquel végète une humble agglomération de cabanes. Quel dommage que ces êtres incomparables manquent à tel point d'urbanité ! Les uns vous éclaboussent, les autres vous écrasent. »

Il semble que Cagliostro ait répondu de lui-même en 1788 quand, revenu à Rovereto, les citadins se posaient ou lui posaient la même question : « Etait­il mage ? Etait-il plutôt l'Antéchrist? » Il éclatait de rire et murmurait : « Comment pourrais-je deviner qui je suis, je n'en sais rien moi-même... Mes remèdes agissent avec efficacité ; je dispense aux ignorants mes lumières, aux pauvres mes aumônes. Soit, mais quant au reste, je tâtonne dans les ténè­bres. comme eux... Allons, n'ayez cure de ces sornettes ; la vérité percera d'elle-même, du jour où le comte de Cagliostro aura cessé de vivre. »

A quelque temps de là, à Vérone, on lui amena une cancéreuse que les médecins considéraient comme irrévocablement perdue. Cagliostro, ayant préparé un emplâtre, il enjoignit à la malade de l'attacher vite avec une serviette, mais la malheureuse était si pauvre qu'elle n'en avait pas ; elle de-manda encore combien de temps elle devrait séjourner à Vérone : « Allons, tonna-t-il, sotte que vous êtes, mangez et buvez sans souci ! Tous les frais seront à ma charge... » Et elle partit guérie complètement.

La générosité de Cagliostro s'étendit bien davantage, mais l'opinion fut déconcertée quand elle apprit que « l'ange » prétendait posséder un vieux manuscrit lui enseignant comment s'y prendre pour jouer à la loterie à coup sûr. Cagliostro indiqua le premier numéro à sortir et les choses se passèrent exactement selon ses prévisions. Il répéta à plusieurs reprises ces mêmes pré-dictions qui se révélèrent toujours exactes. Ce fut un coup terrible pour les spéculateurs qui le suivaient en chantant ses louanges quand brusquement il suspendit ses pronostics. On parlait un jour, devant lui, des montgolfières... « Comment diriger les ballons, ces globes volants qui furent construits par un homme intrépide ? dit-il. Pour les conduire aussi facilement que des vais-seaux, il faudrait renoncer à leur conformation sphérique ; mais personne ne s'en avise à cette heure. »

Des fables extravagantes circulaient sur le magicien... D'où venaient ses richesses, ses lumières, son tout-puissant prestige, ses dons aussi stu­péfiants qu'inquiétants ?... Avait-il, comme il le prétendait, eu déjà plusieurs vies différentes ? On sait que Cagliostro appartenait à la franc-maçonnerie anglaise ainsi que sa femme. Il était de plus Rose-Croix. Il montra, un jour, à un envoyé, son chiffre : un serpent tenant en sa gueule une pomme, malgré la flèche qui le transperce. A cette vue, l'envoyé fléchit le genou devant lui. Cagliostro bénéficia sans doute de puissants appuis de ces deux côtés, il obtint beaucoup d'or, beaucoup de solitaires qui s'ajoutaient à tout ce qu'il obtenait de ceux auxquels il promettait de fixer le mercure, de changer le chanvre en soie, de blanchir les diamants, etc... Il fit de nombreux voyages, fut reçu dans des Loges diverses, considéré comme un initié et adopté au milieu de grands fastes par la Loge « Minerve aux trois palmiers ».

L'Eglise s'inquiétait de voir le schisme grandir, envahir l'Allemagne, la Hollande, l'Angleterre et la France, et ceci d'autant plus que tout Paris se pressait chez lui : Monsieur de Corberon, le Prince de Soubise, le Car­dinal de Rohan, la Comtesse de Brionne, Monsieur de Viviers, la Princesse de Vaudemont, le Comte de Caylus, le Chevalier de Luxembourg, la Princesse de Nassau-Siegen, la Princesse de Monbary, le Baron Mullenheim, Ma-dame de Coislin, etc., etc... Les plus grandes dames essayaient de l'accaparer, les hommes les plus introduits à la Cour le fréquentaient... Il devenait urgent de le faire passer pour un imposteur. On le fit passer pour le « Grand Cophte » qui préparait la chute de la monarchie en France, d'autant qu'on ne sut jamais parfaitement quel rôle il joua dans l'affaire du Collier, sinon que ce qu'il en dit fut fatal pour la Maison Royale. Dès lors, où qu'il pas­sât, on se fit un plaisir de le mystifier, on lui fit porter la responsabilité de décès par poisons ; les « gouttes jaunes » et « l'extrait de Saturne » tant vantés devenaient autant de scélératesses mortelles...

Le 23 septembre 1788, le Ministre des Affaires étrangères se félicita d'une décision royale établie « sur la preuve formelle que dès sa tendre enfance il (Cagliostro) a mené une vie criminelle... ; que partout où il a passé il a employé pour subsister les moyens les plus bas et les plus punis-sables. Le roi a appris avec sensibilité que Sa Majesté sarde s'était déter­minée à interdire ses Etats à cet escroc, etc... et Cagliostro, après avoir sé­journé à Berlin, Madrid, Lisbonne, Saint-Pétersbourg, etc..., retourna à Rove­reto n'ayant plus d'autre asile. En 1789, on lui affirma que les tribunaux romains ne formulaient aucun grief contre lui bien que l'Empereur joseph II, frère de Marie-Antoinette, le considérait comme l'un des agitateurs les plus dangereux de toute l'Europe. Les cardinaux Boncompagni, Zeleta, Colonna, Albani, à Rome, étaient, paraît-il, prévenus en sa faveur, aussi Cagliostro se décida-t-il à les y joindre. Le voyage en carrosse fut triste, il se sentait espionné, persécuté, menacé de tous côtés d'expulsion, il dépendait du car­dinal de Bernis, seconde personne de Rome, de lui assurer une vie tolérable ou non. Cependant le Conseil des Dix était prévenu. En 1791, Cagliostro fut condamné à mort sous l'inculpation de « perturbateur de l'esprit public ». On commua sa peine en emprisonnement au château de Léon. Son séjour y fut d'une agitation extrême. Il fut souvent menacé du fouet... on rapporta qu'il avait lui-même proposé d'aller à travers le monde prêcher contre les maximes qu'il avait si pernicieusement répandues. On l'accusa de divaga­tions, de tomber lentement dans les ténèbres de l'imbécillité, d'avoir perdu la raison. Cagliostro poursuivit sa misérable existence, le médecin de la forteresse ne lui accordant aucun remède, accusé de folie, de délire fu­rieux et traité d'hérésiarque diabolique. Le 26 août 1795, en faisant leur ronde, les geôliers le trouvèrent sur le carreau, privé de connaissance. Il expira quelques heures plus tard.