SAINT GERMAIN, Le Comte de

Cet extraordinaire personnage, qui parut en France au XVIIIe siècle à la cour de Louis XV et qui éblouit Paris, avait un passé et une origine soigneusement entourés de mystère. Certains le disaient d'origine hongroise, d'autres le croyaient fils naturel de Marie de Neubourg, veuve de Charles II d'Espagne, mais il est demeuré impossible de situer sa naissance et par conséquent son passé, puis-que déjà à l'époque où il fréquentait la Cour de France, il dit lui-même avoir 125 ans à certains, et 3.000 ans à d'autres.

A la vérité, ceci importe moins que de connaître sa vie et ses pouvoirs prodigieux. Enrichi d'une éru­dition telle qu'elle lui permettait d'aborder n'importe quel sujet de plainpied, et d'en donner soit des détails précis soit des descriptions exactes, connais­sant aussi bien ce que nous nommons actuellement la science, que l'alchi­mie ; l'histoire de la musique ; avec cela beau et plein de charme, il fit reten­tir la Cour, puis tout Paris et enfin l'Europe de sa renommée qui était considérée comme un prodige. Il vivait dans une opulence telle qu'une énorme fortune n'y aurait pas suffi et possédait une collection de bijoux et de pierres de si grande beauté et en telle quantité qu'elle semblait illimitée. Avec cela, le comte de Saint-Germain parlait admirablement toutes les langues connues et il était en outre doué d'une extraordinaire confiance en lui, et d'une aisance absolue.

Tout ceci déjà aurait largement suffi à le faire considérer comme un personnage extrêmement séduisant. On dit que Rameau, qui l'entendit au clavecin et au violon, en fut émerveillé, et que Latour et Van Loo, surpris de son talent de peintre et du rare éclat de ses couleurs, lui demandèrent en vain son secret. Il distribuait autour de lui des élixirs de santé, de beauté, des baumes et prétendait avoir le secret « d'arrêter l'usure du corps humain ». Cet être énigmatique intrigua toute son époque non seulement par le mystère de sa naissance, de sa vie brillante, de ses dons, par les souvenirs qu'il racontait avec des détails précis et dont certains se situaient au début de l'ère chrétienne, que parce qu'il ne touchait jamais à aucun plat et préten­dait ne pas se nourrir, mais davantage encore par le pouvoir qu'il avait et reconnaissait de transmutation des métaux et des pierres précieuses.

D'innombrables histoires circulaient à son sujet et certains prétendaient avoir assisté à des séances d'alchimie, où Saint-Germain transmua des pièces d'ar­gent en or. Rameau qui, au moment où il vint à Paris, était déjà fort âgé, prétendait l'avoir déjà rencontré en 1710 et que le comte de Saint-Germain avait à cette époque exactement le même aspect. Il fréquentait Casanova qui en parle dans ses Mémoires et laisse paraître qu'il le tenait pour un agent secret. Il est bien possible que ce grand Seigneur de l'occultisme, brillant et séducteur, alchimiste et d'une culture invraisemblable, ait utilisé aussi ses facultés sur d'autres plans. Il semble certain qu'il était Rose-Croix, et il paraît non moins certain qu'il fut en relation avec les Cours d'Allemagne, de Hollande, d'Autriche, de Russie, de Suède, d'Espagne et d'Angleterre. La maçonnerie préparait la Révolution et, bien que la loge des Rose-Croix fut monarchiste (et que Saint-Germain l'était lui-même puisqu'il tenta de prévenir Marie-Antoinette de ce qui l'attendait et lui donna des conseils précis pour tenter de l'éviter), il parait avoir joué aussi un rôle assez suspect en France, si bien qu'il fut dans l'obligation d'en partir. Il y reparut à des époques diverses, alors qu'il était considéré comme mort depuis 1783 ou 1784 à Ekrenforde ; en 1789, il apparut à Marie-Antoinette ainsi qu'à Madame d'Adhémar (à la même époque, il aurait apparu à Vienne), en 1790 et en 1815, le jour de l'assassinat de la reine.

A son apparition de 1789, en Autriche, après avoir disparu et reparu à plusieurs reprises, il prit congé de Graffer et du baron Linden, en lui disant : « Je vous quitte. Vous me verrez une fois encore. On a besoin de moi à Constantinople. Puis je vais en Angleterre pour préparer deux inventions que vous aurez au siècle prochain, les trains et les bateaux à vapeur. Les saisons changeront peu à peu, le printemps d'abord, puis l'été. C'est l'arrêt gradué du cycle. Je vois cela. Les astronomes et les météorologistes ne savent rien. Croyez-m'en : il faut étudier comme moi dans les pyramides. Je dispa­raîtrai de l'Europe vers la fin du siècle, et me rendrai dans la région des Himalayas. Je me reposerai... On me reverra dans quatre-vingt-cinq ans, jour pour jour. Adieu, je vous aime. » Au moment où il achevait de parler, un orage éclata, le baron Linden et Franz Graffer se retournèrent... Le comte de Saint-Germain avait disparu.