PONT DE SAINT CLOUD

 

L'autre jour, en revenant de Saint-Cloud , je m'occupais avec gravité à compter les arches du beau pont qu'on y traverse sur la Seine; une bonne femme s'approcha et me dit :

— Faites-y attention , Monsieur, vous comptez une arche de trop.

— Comment ? répondis-je.

-C'est que le pont est ensorcelé , répliqua-t-elle ; n'en savez-vous pas l'histoire ?

Non, lui dis-je, et vous m'obligeriez de me la conter

— Voici ce que c'est : D'abord vous saurez que le pont n'a pas toujours été là ;

on passait la Seine dans un bac, du temps du saint qui a donné son nom à notre pays.

Dans la suite du temps on voulut faire un pont.

 

Il le fallait beau, grand , solide, et on voulait de l'économie dans la dépense.

Un architecte se chargea de tout avec la somme qu'on offrait pour cela.

Il brûlait du désir de se faire un nom ; il mit l'ouvrage en train.

 

Quand le pont fut à moitié fait, il se trouva qu'il avait épuisé tout son argent.

Voilà, comme vous jugez, un architecte embarrassé; il n'était pas assez riche pour achever l'oeuvre à ses frais, et s'il ne l'achevait pas, c'était un homme perdu.

 

Pendant qu'il rêvait dans le bois aux moyens qu'il pourrait employer, un homme habillé de noir l'accosta et lui demanda s'il n'avait pas quelque chagrin.

L'architecte conta son embarras.

—Eh bien, dit l'homme noir, si vous voulez me donner le premier être qui passera sur ce pont, je l'achèverai. L'architecte se hâta d'accepter une proposition aussi avantageuse.

 

Dès qu'il fut nuit, il vit arriver au pont l'inconnu accompagné de cinq à six mille ouvriers,tous petits nains, rouges, contrefaits, et portant sur le front une espèce de petite paire de cornes.

Il reconnut qu'il avait affaire avec le diable et il se souvint qu'il avait promis à sa femme l'honneur de passer la première sur le pont de Saint-Cloud.

 

La jeune dame depuis longtemps s'en réjouissait d'avance.

Le diable, comme vous voyez, se faisait une fête d'emporter quelque chose de bon.

Le pont cependant avançait si vite, qu'il n'y avait plus qu'une arche à terminer.

On avait prévenu la femme de l'architecte de ce qui se faisait; sans se douter

que le diable y fût pour quelque chose, elle s'était habillée avec soin pour passer le pont en grand honneur.

 

Il était quatre heures du matin. L'architecte, n'osant avouer à sa femme ses relations avec le diable ni lui refuser sans prétexte ce qu'il lui avait promis, alla trouver le curé, il lui exposa tout.

Le bon prêtre se hâta de courir au pont ; il arriva comme on allait poser la dernière pierre, et le diable fit la grimace en le voyant.

 

Le curé ne perdit pas une minute ; il avait apporté un chat dans sa soutane ; il le lâcha, lui fit traverser  le pont le premier; le diable l'emporta de mauvaise humeur et disparut avec sa bande;  mais il laissa au pont un certain prestige qui fait que l'on compte toujours une arche de trop.

 

Au reste, l'architecte, sa femme et le bon curé le traversèrent ensuite avec assurance ;

tout le monde y passe à présent sans danger, et c'est un pont qui a tout l'air de vouloir durer longtemps.